vendredi 9 décembre 2016

La mort de la sécurité sociale ?



Tribune de Gilles Perret dans "Le Monde" du 05/12/16
"En entendant François Fillon déclarer lors du débat télévisé avec Alain Juppé qu'il voulait « désétatiser » la Sécurité sociale, je suis tombé de ma chaise. Comment un homme d'état qui brigue la présidence de la République peut-il inscrire dans son programme qu'il souhaite générer plus de misère et diminuer l'espérance de vie ? Car enfin, qu'on ne s'y trompe pas, c'est bien en ces termes qu'il faut expliciter la chose. En confiant la médecine de ville aux complémentaires santé, c'est 50 % du budget de la branche santé que l'on remet à un système plus inégalitaire et moins efficient que la Sécu. Rappelons que tous les citoyens cotisent proportionnellement à leurs revenus alors que les tarifs des complémentaires sont fonction de ce qu'ils peuvent se payer. Rappelons aussi que les coûts de fonctionnement de la Sécurité sociale sont de 6 % alors que ceux des complémentaires santé sont plutôt de l'ordre de 20 %. C'est autant d'argent versé à des fins publicitaires ou à des actionnaires qui n'est pas reversé aux assurés sociaux.
Dans un pays qui n'a jamais été aussi riche depuis la Libération, c'est faire preuve d'une faible ambition politique que d'annoncer du sang et des larmes pour les plus faibles. Rappelons tout même que la France était ruinée lorsque la Sécurité sociale fut créée en 1946, à une époque où le projet politique prévalait sur la question économique. Il fallait tout d'abord offrir la santé, des allocations familiales et des retraites décentes pour tous et ensuite seulement se posait la question de leur financement. Les Résistants, des gaullistes aux communistes, ont ensemble donné corps à une belle utopie qui nous protège encore au quotidien. Lors de sa campagne pour les primaires de la droite, j'avais été abasourdi en écoutant le
 discours de François Fillon devant les chefs d'entreprises. Il disait vouloir faire un « blitzkrieg » social dès son élection. Entendre parler de « blitzkrieg » (en référence à la théorie de la guerre éclair des nazis contre l'Europe) en s'attaquant au programme du Conseil National de la Résistance avait de quoi nous interpeller ! De surcroît par un homme qui ose, certes de façon de plus en plus timide, se revendiquer du gaullisme... Il s'agissait déjà là d'annoncer la couleur comme avant lui l'avait fait Denis Kessler, membre du Medef, qui déclarait en septembre 2007 que la politique de Nicolas Sarkozy, dont François Fillon fut le Premier ministre, devait consister à « détruire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ». Reconnaissons qu'il y a là une constante dans les projets libéraux qui visent systématiquement à s'attaquer à l'état social bâti en grande partie à la Libération. Alors aujourd'hui que faire face à ces attaques ? Il n'est pas question de rester les bras
 croisés.
Dans un premier temps, et pour le geste, envoyer un DVD de « La Sociale » à François Fillon pour qu'il connaisse mieux l'histoire et les bienfaits de la Sécu. Dans un second temps, poursuivre le marathon entrepris depuis plusieurs mois avec mon film, en portant à la connaissance du plus grand nombre, dans les cinémas tous les soirs et aux quatre coins de la France, la belle histoire et la grandeur humaniste de cette institution telle qu'elle subsiste encore aujourd'hui. Cette entreprise est menée tambour battant, chaque semaine les spectateurs sont plus nombreux, persuadés que c'est bien le travail d'éducation populaire qui permettra d'envisager un monde plus apaisé et plus juste. Nous aurions pu imaginer que la direction de la Sécurité sociale s'empare du film pour mieux se défendre face aux attaques subies. Ce n'est pas le cas. Silence radio. Comme si la dimension politique de cette institution devait être tue au profit d'un discours réduit à des questions administratives et financières. Gageons que François Fillon, après avoir vu « La Sociale », infléchira ses positions et qu'il proposera plutôt une Sécu prenant en charge la santé à 100 %, en abolissant les complémentaires. Irréaliste ? Pas tant que ça puisque c'est ce qui se passe en Alsace-Moselle et que les caisses sont bénéficiaires. 
Après tout, l'intérêt général, n'est-ce pas ce que devrait défendre un candidat à la présidence de la République, au-delà de tout dogmatisme ?"
Gilles Perret, réalisateur de La Sociale



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire